DESPO RUTTI – Au Panthéon de ses principes 

Les plus grands génies de ce monde ont été bien souvent malmenés, traités de fou alliés, de pestiférés, pour dans les pires des cas, finir sur le bûcher. Les temps ont changé mais le fond du problème reste le même : ceux qui provoquent l’opinion publique et la défient ouvertement se retrouvent vite controversés et voient leurs propos détournés. « Cesse de réveiller les foules, le monde préfère les fous, voudrais-tu t’attirer les foudres? » : Cette phrase correspondrait parfaitement au cas de Despo Rutti qui depuis ses débuts n’a cessé de clamer haut et fort ses revendications. Sa provocation n’est pas gratuite contrairement à ce que certains pensent, elle puise sa force dans les injustices et les hypocrisies qui nous entourent. Qualifié de mauvais, diabolisé, voire même rabaissé, mais surtout incompris ! Ce nouvel album nous permet de comprendre l’homme pour mieux apprécier l’artiste. Des textes claires et un franc-parler ne devraient créer aucun malentendu mais un approfondissement de ses dires et de ses pensées n’est pas de trop. Voici la première partie d’une interview qui nous permettra de voir les différents facettes de cet artiste guidé par son âme …

– La pochette de ton album montre que tes mains sont brûlées par de l’or ; est-ce la fortune que tu représentes ici comme étant un élément corrosif ?

On peut le voir comme ça, mais c’était d’abord pour faire un lien avec l’histoire du roi Midas dans la mythologie grecque. C’était un roi qui possédait déjà beaucoup de biens mais qui a, par gourmandise, demandé à un dieu de l’époque de lui donner le pouvoir de transformer tout ce qu’il touchait en or. Après avoir eu ce pouvoir, il s’est rendu compte que tout se changeait en or, sa nourriture, peut être sa femme pour le câlin le soir (rires), et du coup il ne pouvait plus sentir les plaisirs simples de la vie comme sentir le tissu ou prendre ses enfants dans ses bras. Et donc il a redemandé au dieu en question de le rendre humble comme avant. Et sur cette pochette, on peut y voir le symbole de quelqu’un qui a eu des convictions suicidaires à devenir millionnaire dans la rue. Peut-être un africain qui est venu en France en croyant que c’était l’Eldorado mais qui est traité comme un chien. Car au fond c’est quelqu’un qui souffre énormément et qui crie.

– Est-ce que dans cette optique-là, tenter de devenir riche à tout prix est dangereux ?

C’est un enjeu c’est sûr car il y’a des gens qui meurent, qui prennent de lourdes peines de prison comme j’ai connu ça autour de moi. C’est une mentalité qui peut coûter beaucoup. Quand tu es aussi contre le système, contre les traditions ou les règles. C’est ça le côté brulure et le cri, et le côté or symbolise une fois cette ambition accomplie.

– Peut-on considérer cet album comme un recueil de tes convictions personnelles ?

Pas que les miennes je dirais, aussi ceux des gens qui m’entourent ou ceux qui ont l’ont acheté parce qu’ils se retrouvent dedans. Je pense que le fait d’avoir côtoyé beaucoup de personnes, d’avoir vécu dans deux autres pays ou d’avoir eu affaire à la justice … On se rend compte au bout d’un moment que même si ce que tu penses peut paraitre fou, tu n’es pas le seul à le penser. C’est le recueil de toutes les personnes qui ont des certitudes et des convictions qui pourraient les amener à leur perte.

« Je commence par dire la vérité, alors que dans ce pays, la priorité est de d’abord vendre des disques » – Innenregistrable

D : Je ne pense pas en écoutant mon album qu’on puisse se dire qu’il a été fait pour vendre des disques. Il y’a des polémiques, les prises de position sont fermes… C’est déjà en soi-même une conviction suicidaire. Quand tu dois travailler dans un milieu avec des collaborateurs qui doivent rentrer de l’oseille quand ils investissent, que tu dois être un maximum visible donc faire des radios, des émissions de télé, aller en boîte, se montrer, prendre des photos avec des blondes à forte poitrine (rires) … c’est de la visibilité, mais moi je la refuse ! C’est contraire à mes convictions.

–  Tes convictions jouent-elles un grand rôle dans tes choix artistiques ?

C’est prédominant, c’est ce qui détermine si Despo va sortir un album ou non. Mon discours dérange mais le fait de rester fidèle à mes convictions qui ne peuvent pas plaire à tout le monde, c’est suicidaire. Car pour plaire à tout le monde il faut forcément te mentir un peu, moi je ne peux pas.

– C’est un peu te tirer une balle dans le pied avant la course, d’être dans le politiquement incorrecte, c’est un désavantage …

Oui c’est mon côté casse-cou. C’est un désavantage car c’est l’industrie de la musique et le public qui le veulent comme ça. Dire qu’un album de Despo est violent et sombre c’est un mensonge. Ils ont tous couru au cinéma voir Saw ou Hostel, ils regardent Nip Tuck alors qu’ils parlent très mal dedans. Ça passe à la télé mais personne ne dis rien !

– Tu t’es écarté justement de cette industrie pendant deux ans en 2001 …

En fait si tu veux savoir, ma première séance de studio c’était vers 17/18 ans, c’est relativement tard pour un mec qui dit avoir une connaissance du rap. J’avais déjà une personnalité à cette époque et je ne voulais pas suivre le troupeau. Quand on a commencé à me parler du rap moi je voulais savoir où étaient les carottes (rires). J’ai eu de la chance aussi d’avoir commencé avec des gens qui connaissaient le milieu par cœur qui ont été respectueux sans chercher à me tromper.

– Beaucoup ne comprennent pas ta position par rapport à la religion : notamment à cause de la phrase « Avant de me casser les couilles avec ta religion, montre moi tes photos souvenir du paradis » sur le titre Arrêtez :

J’ai l’impression qu’on me reproche le fait que je n’ai pas de religion. A la base les Noirs sont animistes, et le choc des civilisations a fait qu’on a dû abandonner nos coutumes pour celles des autres. Je ne dis pas que c’est bien ou pas bien, je dis juste qu’un renoi qui parle de christianisme à la base n’est pas crédible. De la même manière, un noir qui se converti à une religion doit passer son temps à justifier sa bonne conduite plus que ceux qui l’ont obtenu naturellement. C’est pour ça que j’espère que ces gens là ne cachent pas autre chose, j’espère que c’est juste parce qu’ils ne sont pas d’accord plutôt qu’une réaction ethnique.

– Pourtant dans un autre morceau tu dis que tu es croyant et que tu as peur de Dieu …

Mais les gens ne le voient pas, j’ai toujours des positions arrêtées, j’entends toujours la même chose, alors que comme tu dis je m’explique sur un autre morceau.

– « J’ai récité Sainte-Marie mère de Dieu, j’y ai mis de l’émotion » : on a l’impression que tu es contre des principes qu’on t’a imposés de force …

J’ai été à un cours de catéchisme et je suis parti, c’est comme les cours de latin au collège, tu n’y retournes jamais. Je ne comprenais pas pourquoi je devais mettre une croix, croire en Marie qui est née au bout de la Terre pour faire du bien. Pourquoi des cérémonies et des artifices ? Après c’est une vision personnelle. Et ensuite j’ai appris la religion comme moi je la voyais : j’ai pris un Coran, j’ai voulu comprendre les choses, quand je n’y arrivais pas j’allais voir des potes qui sont un peu plus dans la religion et il y a eu de grands débats. Ce sont des gens que je porte dans mon cœur car ils ont réussi à mettre de côté leur conviction inébranlable entre parenthèses pour parler avec moi, d’homme à homme. Et ils m’ont beaucoup apporté en tant qu’être humain. C’est là que je me dis que des gens bons comme eux ne vont pas dans des religions juste comme ça, il doit y avoir quelque chose dans ces religions.

– Puises-tu le meilleur dans chaque religion ?

Oui j’essaie. Il y a toujours eu par exemple dans toutes les religions le fait que les femmes soient voilées. Les femmes juives ont un petit bandana, les Sœurs chrétiennes sont voilées et les musulmanes aussi. Ces similitudes dans ces religions, même en Afrique avec le fait que la femme soit sacrée, me font réfléchir.

– Je te vois comme un Voltaire de notre époque, un déiste qui lutte contre les institutions étatiques et religieuses car elles créent des catégories sociales …

Je me considère comme un déiste tout à fait. Je ne connais pas beaucoup Voltaire mais je sais que beaucoup d’hommes de l’époque étaient controversée. Je prends ça comme un compliment en tout cas.

– Contrairement à ce qu’on pourrait penser, tu n’es pas du tout suicidaire, au contraire tu aimes profondément les Hommes …

Non j’aime les femmes (rires), oui j’aime l’être Humain !

– Tu as une très grande sensibilité, comment fais-tu pour ne pas te laisser détruire par elle et garder cette rage de vivre ? 

Je n’y arrive pas, je me laisse détruire … J’essaie de ne pas me mettre dans un jugement total, c’est ce que je dis dans rédemption, en fait on est tous une bande d’enfoirés (rires). On peut être bon et mauvais. Je devais avoir 7 ou 8 ans quand j’ai eu mon premier débat sur Dieu avec ma mère. C’était dans son bar, et elle a avait viré un de ses employé que j’avais encouragé à embaucher. Et comme ma mère ne passait pas beaucoup de temps avec moi, elle prenait beaucoup en compte ce que je lui disait quand elle me voyait.  Et au bout de deux semaines sa vie à lui change, il commence à avoir des baskets, un jean … Et ma mère se rend compte que l’employé volait dans la caisse et fumait de la beuh en cachette. Du coup elle le vire et moi je cherchais à comprendre, je lui disais que maintenant il va rien faire de sa vie et  traîner dans la rue. C’était pas son problème et je me rappelais tout ce temps où elle me parlait de Dieu et de pardon alors qu’elle n’était pas capable de lui pardonner. Pourtant je n’avais aucune raison évidente de l’aider, j’étais un enfant abandonné par son père, avec une mère toujours en déplacement et j’étais un enfant très solitaire. Je pense que j’avais une partie de moi qui était bonne quand même (rires).

– Le racisme s’atténue en fonction du statut économique des personnes…

Je me demande juste si les femmes saoudiennes, quand elles viennent ici, si elles sont insultées d’arriérées par exemple. Dans les grands hôtels où elles payent super cher, elles sont accueillies avec le tapis rouge. De l’autre côté, Thierry Henry qui se fait insulté de sale nègre par le coach espagnol pendant l’euro, c’est scandaleux ! Pour moi il aurait du avoir une sanction plus lourde que 2000 ou 3000 euros. Mais en comparaison, un éboueur n’aurait rien eu comme dommages et intérêts. Peut être l’équivalent de ce que Henry a eu, c’est à dire 0,02 centimes (rires).

– Ton rap peut-il présenter un danger pour le Gouvernement ? Je pense à tous les procès que le rap a connu …

Je ne considère pas mon rap comme violent déjà, je pourrais être dangereux quelque part parce que je fais partie de ces gens qui veulent redonner confiance aux jeunes dans un système qui n’est pas bon. Après je ne suis pas le neveu ou le fils caché de Mobutu pour que la France ait peur de moi (rires). Je suis juste là pour donner des points de vue différents, écouter Despo et regarder les informations n’est pas incompatible. Je pense que la France n’aime pas le rap, si c’était le cas le mot serait rentré dans le dictionnaire ! Mes chers collègues sont tous des enfants de la République alors que moi je n’ai pas la nationalité française, le pays devrait au moins les respecter au lieu de faire que de l’oseille sur leur dos.

– Te rends-tu compte que l’engouement que tu suscites ? Beaucoup d’artistes t’écoutent et te recommandent …

Je suis content parce que ce que je propose diversifie le rap et ça c’est bien vu qu’on a pas d’assez d’espace encore pour s’exprimer. Et je suis encore plus content quand les gens m’arrêtent dans la rue et me disent « ouai t’es le meilleur », mais ça je le savais déjà mec (rires). Je sais qu’il y’a beaucoup d’artistes que moi j’apprécie qui apprécient également ce que je fais, ça me fait trop plaisir quand je reçois des textos de félicitations de mecs que je kiffe grave, ils ne sont pas obligés de le faire et ça me touche. Je ne suis pas dans l’optique de copinage, c’est vraiment quand j’apprécie humainement les gens et je pense que s’ils ont fait la démarche c’est qu’ils sont sincères.

Un seul feat sur l’album, Nessbeal était le seul qui correspondait à ce que tu voulais apporter ?

Oui, c’est pour moi un tueur de la pire espèce ! Il m’a fait le même effet que lorsque MC Jean Gab1 était venu en studio, c’est complètement fou, ils sont possédés quand ils rappent, il y’a trop de choses qui se dégagent. Nessbeal était l’artiste qui me parlaient le plus sur cet album et surtout avec ce thème. Ses punchlines sont des coups de couteaux, on dirait qu’il va pleurer quand il rappe. Ce que j’aime bien faire à la base c’est réfléchir aux sujets et ensuite de penser à une collaboration. Sur le morceau on dirait un groupe, tu imagines un groupe Despo/Nessbeal dans les années 90, on aurait tout défoncer (rires).

– On peut lire sur ta biographie  » Tous les êtres entendent, mais seuls les êtres sensibles comprennent » (Khalil Gibran) …

Je pense que seuls les écorchés vifs peuvent comprendre, d’où Nessbeal …

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