MILK COFFEE & SUGAR – Un amour coloré des mots

Comme bien souvent tout part d’une rencontre, autour d’un café peut-être, de deux personnes partageant beaucoup plus qu’un passe-temps, mais l’amour et la passion. Cette rencontre se fait en 2004 pour Gaël et Edgar autour d’un projet de slam et de commémoration. Le rappeur et l’écrivain se comprenaient à travers des mots et des notes et décidèrent de s’allier sur un projet poétique et militant. De là est née la collaboration Milk Coffee & Sugar, qui est la définition des initiales MC’s. Leur militantisme est pacifique et allie les lettres aux sons pour une portée plus grande. C’est sans aucun doute que l’on peut les classer dans cette catégorie d’artistes activistes qui font passer des messages sans banderoles ni slogan. L’album éponyme sorti le 10 mai est totalement produit par leurs soins, de la réalisation artistique à la production. Le tout sonne jazz et slam avec quelques titres très hip-hop ainsi que des apparitions anglophones pour clôturer le tout. Le blanc du lait pour la pureté de la musique, du café noir pour l’amertume dénoncée de la société et le sucre de leur ouverture d’esprit qui relève le mélange et crée un équilibre entre doux et amer. En fin de compte, tous les ingrédients se mélangent à condition qu’ils soient bien dosés ; de quoi faire aimer le café à ceux qui préfèrent le chocolat …

Parlez-moi tout d’abord de votre rencontre…

Gaël : C’est une belle rencontre. Pour ma part, j’étais à une exposition d’un artiste peintre sud-africain qui se nomme Bruce Clarke, que je conseille vivement d’ailleurs, et j’ai rencontré Apkass, un type qui fait partie de notre collectif actuellement. Il m’a parlé de ses amis slammeurs qui préparaient une pièce sur le génocide du Rwanda pour les 10 ans de la commémoration en 2004. C’était la première fois que j’entendais parler du mot slam. J’ai rencontré une quinzaine de personnes par la suite, dont Edgar, et on a commencé à écrire. On a fait tourné la pièce et on a créé un collectif Chant d’Encre, dans lequel plusieurs projets ont émergé. On avait vraiment les mêmes kiffes en rap français avec Edgar, Ill des X-Men était notre suprême (rires), donc on a formé le groupe MC’s (Milk Coffee & Sugar).

Donc c’était ta première expérience slam Gaël ?

Edgar : Ce qu’on oublie de dire souvent c’est qu’il ne connaissait pas du tout le milieu, il était dans le rap, alors que moi j’y étais déjà ancré un peu. On a donc fait un tournoi de slam avec pas mal de noms du slam parisien, et Gaël était le nouveau venu et il a damé le pion à tout le monde au final. Il a notamment gagné face à Grand Corps Malade.

Gaël : C’était un gros concours avec plein de participants et le thème était : Le droit d’être humain. J’étais vraiment étonné d’arriver premier et j’ai gagné un voyage en Éthiopie pendant 2/3 semaines où j’ai rencontré la famille de Bob Marley. Il y avait un grand festival à cette période-là pour ses soixante ans, il y avait Lauryn Hill aussi. En quelques mois, le slam est devenu un endroit où je me plaisais.

As-tu senti la différence entre le rap et le slam ?

Gaël : Une énorme différence. Rien que de rencontrer des jeunes qui écrivent sur le génocide rwandais alors qu’ils ne sont pas Rwandais et que ce n’est pas un événement médiatisé. Je me suis dit : depuis quand les gens sont-ils touchés par une histoire qui n’est pas la leur ? C’est comme-ci un collectif de rappeurs décidaient de se mettre ensemble pour écrire sur le conflit des Tamouls, ça n’existe pas dans le rap, mais sa existe dans le slam. Et j’ai trouvé ça beau ! Et par la suite, j’ai toujours été étonné de croiser des gens différents sur la scène slam, qui écrivent des textes parlant de tout et qui n’avaient vraiment pas de jugement. Alors que dans le rap il y a souvent des codes à respecter : il faut dédicacer ton département, dire que tu as un peu galéré … et le fait de les dépasser te faisait passer pour un alien.

Peut-on revenir sur la pièce de théâtre justement, parlez-moi un peu de la mise en scène, de l’histoire …

Edgar : On était douze et chacun avait un rôle. Il y avait deux narrateurs, un qui représentait l’esprit et l’autre le corps, et le tout représentait le Rwanda. Et à l’intérieur, il y avait une histoire, et moi je jouais le valet d’une bonne sœur dans un couvent.

Gaël : Il s’appelait Mounier, c’était le diminutif d’un tristement célèbre curé qui a beaucoup massacré pendant le génocide. Il a été accueilli en France d’ailleurs et officie librement tous les dimanches en Normandie. Encore un scandale qui nourrit notre art ! Et moi je représentais la voix de l’espoir,  j’intervenais à la fin accompagné par un chanteur rwandais qui ponctuait ma représentation avec des chants traditionnels. On a fait tourner la pièce un petit moment, notamment en Bretagne. C’était un sujet difficile, on n’avait peut-être pas toute la maturité pour aborder un massacre comme celui-ci, il y avait peut être quelque chose de l’ordre du naïf dans l’approche et dans l’écriture quand on y pense maintenant. Mais c’était une très bonne démarche qui a beaucoup touché la communauté rwandaise.

Pensez-vous que le fait de partager les mêmes valeurs justement a facilité votre fusion musicale ?

Gaël : Un groupe c’est comme un couple en fait, si on n’était pas d’accord sur la base, la vision de la vie, on ne pourrait pas faire de la musique. Si on était à la guitare par exemple, je pourrais voter à gauche et lui à droite, peu importe, mais là sur un travail de textes, ce n’est pas possible car quand tu dis textes, tu dis message et engagement.

Edgar : Fusion c’est un peu beaucoup mais oui ça joue énormément. Mais tout d’abord ça tient à notre personnalité, on ne ment pas sur nous-mêmes. je pense que ça s’est fait naturellement, on a été d’accord sur la façon de voir le monde de l’autre.

Peut-on dire qu’un slammeur a plus de sensibilité envers les mots qu’envers les notes ?

Edgar : C’est difficile d’avoir un type de slammeur mais c’est vrai que quand j’y pense rétrospectivement, sur une scène slam, ce qui compte c’est le jeu de mots car il faut arriver à prendre le public et tu n’as que le mot pour ça. Il faut donc un rapport aux mots très intime. Tu peux arriver à donner ton émotion grâce à ton interprétation mais le mot est un accessoire pour divertir, comme une note. Mais d’un côté, tout ça tu l’as aussi dans le rap.

Gaël : Le premier texte qu’on a écrit par exemple, c’était dans un squat à Bagnolet qui s’appelait La Fonderie et il y avait des concours slam tous les vendredis soir. On a écrit ensemble le texte du morceau «.Reste avec » qui est sur notre album et le thème était Main courante sur béton armé. Et Edgar a tout de suite trouvé un refrain avec une mélodie qu’on a fait a capella ; et au moment où on a l’a enregistré pour l’album, on avait déjà la mélodie. On a quand même la note dans la tête même en faisant du slam.

 

D’où vient l’inspiration ? Écrivez-vous d’une manière particulière ?

Edgar : Pour moi le déclic peut venir de n’importe quoi, une humeur, un moment … J’ai déjà le sujet de mon troisième roman alors que je n’ai pas fini le deuxième, mais ça m’est venu comme ça ! Ce qui est mauvais c’est qu’il faut directement écrire quand ça vient. Le déclic est permanent, il suffit que je me concentre trois secondes pour écrire, mais sur des trucs cons : sur l’arrêt du bourdonnement du frigo qu’on vient de débrancher par exemple. Je trouve que du coup tu brasses trop, et maintenant j’ai tendance à affiner mes thématiques d’écriture.

Gaël : Moi j’aime bien que les deux dernières rîmes de mon texte résument tout le texte. Je m’en rends compte aujourd’hui.

Parlons de votre pochette : deux personnes masquées voyant des bâtiments s’écrouler autour d’elles…

Gaël : En fait ça nous représente nous deux en costumes cravates : deux Occidentaux producteurs-consommateurs. Des êtres qui doivent être à table et travailler pour un système capitaliste. C’est le symbole de ce qu’on veut faire de nous dans notre société. Les masques ont une double lecture : nos racines africaines et les masques qui nous sont imposés. Et les immeubles derrières s’écroulent pour symboliser la crise financière, il y a des télévisions aussi… Et le reste c’est la voie lactée, un ciel étoilé qui reste. Il y a des images : ma mère, la grand-mère d’Edgar, moi petit en Afrique, et un café qui représente la pause café où on se dit les choses.

Edgar : Ce sont les vrais moments qui restent en fait, les vraies valeurs qu’on retient.

Gaël : Il suffit d’aller dans un hôpital voir des personnes en fin de vie et leur demander ce qu’elles retiennent. Ils ne te parleront pas du jour où ils ont acheté leur voiture mais le jour de la naissance de leur enfant par exemple. Et nous, on pense vraiment ça ! C’est naïf, c’est romantique, c’est only you, mais on l’assume complètement !

L’idée venait de vous dès le départ ?

Edgar : On a d’abord bien travaillé sur le contenu de l’album et ensuite on s’est demandé comment on ferait pour créer un univers de tout ça. On a travaillé avec un graphiste-photographe mais l’idée était déjà là et c’était plus simple pour lui.

Gaël : On avait aussi l’idée d’un masque africain dans une galerie d’art avec des gens qui passent devant. Un masque bien éclairé et des gens qui passent en laissant des traces, une sorte de longue pause. Le déracinement de ce masque qui a toute sa valeur en Afrique et qui se retrouve dans une galerie devenant un objet marchand. Mais on n’a pas réussi à faire la photo qui nous plaisait.

Sur le morceau « Parce que » vous dîtes : « Je milite mon hip-hop est une arme » : Pensez-vous que le hip-hop est le moyen d’expression le plus efficace pour les jeunes d’aujourd’hui ?

Edgar : Le plus efficace je ne sais pas mais en tout cas c’est le nôtre. Mais je pense que l’art en général est un bon moyen de nos jours. La musique, le cinéma ou la peinture sont un moyen d’amener une alternative mais qui ne donne pas forcément de solution, car c’est toi qui décides de cette solution. Ce moyen peut seulement te pousser vers du concret.

Gaël : De toute façon le vrai combat est politique. C’est notre cas aussi, on est arrivés au rap car c’était une musique subversive, qui allait à contre-courant de la pensée dominante car le type disait des choses qu’on n’entendait pas ailleurs avec nos mots à nous, une conviction et bien sûr une rythmique.

Edgar : Et la victoire de ces gens-là est le fait qu’aujourd’hui on ait une vie où l’on prend recul par rapport à cette société, et c’est déjà une victoire en soi. C’est inestimable !

Est-ce que vos racines africaines vous ont permis d’avoir une vision différente de la société ? (Gaël a grandi au Burundi)

Edgar : Pour ma part, je fais en fonction de ce que je suis, de ma famille et des valeurs qu’on m’a données. Tu mélanges tout ça à ton caractère et tu mets le tout dans une cellule pour ensuite voir si tu suis ou pas.

Gaël : Et cette cellule est le système. C’est un accord tacite : Je n’ai jamais décidé de vivre dans une société capitaliste par exemple, t’as signé sans le vouloir en fait. La question est ensuite de savoir est-ce que tu t’y retrouves et si tu essaies de renaître un peu de tout ça. Frantz Fanon dit dans la conclusion de Peau noire, Masques blancs : « Le malheur de l’homme est d’avoir été enfant »Il faut se reposer la question et se demander si ce qu’on fait naturellement est normal car quand tu es enfant on te donnes tout sans t’expliquer. Il y a beaucoup de questionnements dans notre société.

Y a-t-il une société naturelle du coup ?

Gaël : Non je ne pense pas. J’ai l’impression que le système dans lequel on vit a l’air logique car il reprend les lois de la nature et la loi du plus fort. À quoi bon être humain si on se comporte comme des animaux ? Je pense que les utopies politiques du XXe siècle avaient du bon au départ, des mecs comme Sankara, Lumumba, etc., qu’ils soient socialistes ou pas, avaient de bonnes idées. Sankara disant qu’il ne veut pas d’une minorité buvant du champagne et une majorité buvant du poison, mais que tout le monde boive de l’eau potable ; je ne trouve pas scandaleuse cette idée-là ! On peut dire que l’on est de gauche mais je ne comprends pas les inégalités.

Tu crois que ta vision du monde est possible ?

Gaël : Possible je ne sais pas mais se poser déjà la question c’est un pas en avant. Mais dans une famille tu fais quand même en sorte que tout soit équitable entre tes enfants, pourquoi pas à grande échelle. Je ne suis pas politique et je ne vais pas construire une société ce soir (rires).

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