Procès de Youssoupha contre Eric Zemmour

Le 15 septembre 2011 se tenait le procès qui opposait le rappeur Youssoupha au journaliste/chroniquer Eric Zemmour dans la 17e chambre  correctionnelle du Tribunal de Paris. La salle d’audience s’est remplie au fur et à mesure, par des journalistes, des amis ou encore la Brigade Anti Négrophobie, venue soutenir le rappeur d’origine congolaise.

Rappelez-vous, le 23 avril 2009, le journaliste et chroniqueur Eric Zemmour porte plainte contre Youssoupha Mabiki pour  menaces de mort et propos injurieux sur une personne publique. En effet, dans son titre « A force de le dire », Youssoupha consacre une rime au journaliste le plus polémique du moment, phrase que ce dernier définit comme une incitation à son exécution :

« A force de juger nos gueules les gens le savent
Qu’à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards
Chaque fois que ça pète on dit qu’c’est nous
J’mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Eric Zemmour. »

Injure, diffamation ou réponse à une provocation ?

Et le principal objectif de ce procès consiste à répondre à cette question car son dénouement en dépend ; il faut tenter de comprendre le réel sens des paroles de Youssoupha et déterminer si elles avaient pour but de nuire à Eric Zemmour.

Le procès débute sur les paroles de Youssoupha qui revient sur le contexte de l’écriture de son morceau ; le rappeur s’avance timidement ou plutôt prudemment et choisit ses mots pour coller au mieux à ses pensées et aux faits relatés. Il explique au juge que ce morceau a été écrit pour évoquer différents sujets de société à un moment où les conditions sociales ne cessaient de se dégrader. Il a évoqué Eric Zemmour car il estime qu’à chacun de ses passages télévisés, le journaliste stigmatisait les banlieues par un discours dégradant et connoté racialement. Il avait donc sa place dans ce morceau contestataire et sociétal.

« En aucun cas je ne cherche à porter atteinte à sa personne » Y.

L’absence d’Eric Zemmour est bien sûr remarquée mais n’interpelle personne ; lui qui est habitué aux tribunaux et qui a été condamné pour incitation à la haine raciale dans cette même chambre quelques mois plus tôt. Il est représenté par son avocate qui donne le ton à ce procès avec son plaidoyer.

Pour l’accusation, il n’y a pas de demi-mesure, avec la dernière phrase du couplet mis en cause, Youssoupha a clairement voulu menacer la vie d’Eric Zemmour. Même si cette menace de mort reste floue et ne peut pas clairement être prouvée, l’injure est quant à elle bien explicite avec l’utilisation du terme « con » et ne répond à aucune attaque. Car en effet, une injure peut être légitime si elle est utilisée comme un moyen de défense, or pour l’avocate de l’accusation, aucun reproche précis n’est fait à Eric Zemmour dans ce couplet.

 « La liberté d’expression n’excuse pas tout » L’accusation

Et la liberté d’expression à laquelle est attachée la maison de disque de Youssoupha n’est pas du goût de l’avocate d’Eric Zemmour ; car pour elle, cette liberté est une atteinte à la dignité de son client, à son image et à sa réputation. Même s’il est vrai que le chroniqueur se fait souvent insulté lors de ses passages télévisés, l’accusation ne les voit pas comme tels car elle les qualifie d’échanges en temps réel auxquels Eric Zemmour à un droit de réponse.

L’affaire des propos du rappeur diffère sur ce point aux yeux de l’accusation : Une chanson est purement réfléchie et Youssoupha a choisi les mots qu’il souhaitait y mettre. Il était donc très conscient de ce qu’il écrivait. Ce n’est pas non plus une réflexion qu’il regrette car l’avocate de Zemmour évoque des faits postérieurs à la plainte de son client, durant lesquels le rappeur persiste dans ses propos. Elle fait allusion à plusieurs concerts où le morceau est chanté et repris par le public, bien qu’il ait été censuré, ou encore à des doigts d’honneur ou des propos vulgaires tels que « Zemmour on t’encule ».

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De multiples prévenus :

Mais le rappeur n’est pas le seul à être sous le coup de la plainte, on apprend que Zemmour aurait également attaqué Valérie Queinnec, la directrice générale d’EMI music, la maison de disques de Youssoupha. Mais le plus surprenant est le reste de la liste car trois autres personnes, trois rédacteurs de sites/blogs dédiés au rap, sont menacées par la justice pour avoir reproduit les paroles de la chanson sur leur support.      

19 mars 2009 : Paroles sur youssoupha.skyrock.com

23 avril 2009 : Plainte d’Eric Zemmour

29 juillet 2009 : Ouverture de l’instruction

8 octobre 2009 : Zemmour est entendu et poursuit tout le monde

On apprend lors du procès que l’affaire a été classée quinze jours après la plainte d’Eric Zemmour, sûrement faute d’arguments convaincants. Mais quelques mois plus, le journaliste et ses avocats font un tour sur internet et tombent sur les différents sites ayant retranscrits les paroles du morceau litigieux et décident d’appeler le juge d’instruction. Or, avant l’ouverture de l’instruction, les avocats de l’accusation étaient entrés en contact avec les chargés de rédaction des sites en question dans le but de voir les paroles retirées. Chose faîte, les sites ont répondu positivement à la requête mais cela n’a pas empêché Eric Zemmour de conserver sa plainte ! Un des détenteurs des sites était mineur au moment des faits, il n’avait que 15 ans et a du écrire une lettre d’excuse qui n’a pas été prise en compte par l’accusation.

Pour les différents avocats de la défense, en réitérant sa plainte, Eric Zemmour s’est totalement trompé de cible et de chefs d’accusation. Il a englobé l’auteur, la maison de disque et de simples amateurs de rap qui ont repris la chanson. La défense a donc porté son plaidoyer sur l’obstination, voire l’acharnement d’Eric Zemmour envers les rappeurs.

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Zemmour et le rap :

Car le désamour d’Eric Zemmour pour le rap et la culture hip-hop en général est connu de tous et ne date pas de cette affaire. L’avocat de Youssoupha en profite pour faire la liste de toutes les sorties médiatiques du journaliste, dans lesquelles il évoque son mépris. Sur France O, il qualifie le rap « de sous-culture », ou encore face au slammeur Grand Corps Malade dont les paroles sont pour Eric Zemmour « un ramassis de rîmes pauvres ».

La défense évoque également les différents amalgames que fait le journaliste entre le rap, la banlieue et l’immigration. Ces propos sur le fait que les Noirs et les Arabes représentent la quasi-majorité des délinquants sont connus  et lui ont coûté une mise en examen. Sur Itélé, pendant une émission traitant du plan banlieue, Zemmour reproche aux jeunes chômeurs de banlieue de ne même pas savoir parler français, il serait donc normal qu’ils ne trouvent pas de travail. Ce raccourci est illustré par l’un des avocats de Valérie Queinnec qui se rapporte au livre Mélancolie Française du journaliste, qu’il qualifie de « torchon » ; il cite une phrase de la page 235 où le rap est encore une fois désigné de « sous-culture et de contre-culture ».

Pour les avocats de la défense, Youssoupha n’a donc fait que répondre aux provocations répétitives, gratuites et sans objectivité d’Eric Zemmour à l’encontre d’une culture mais surtout d’un groupe sociale. Le rappeur accuse des chroniqueurs comme Zemmour de cracher sur la banlieue devant des milliers de téléspectateurs, et de participer à l’édification de nombreux clichés.

« La réponse de Youssoupha est mesurée et proportionnée » La défense

On passe donc d’une simple injure gratuite à une diffamation qui porte atteinte à l’honneur de Zemmour puis enfin à un droit de réponse légitime à des provocations incessantes.

Un rap contestataire :

Pour la défense, l’essence même du rap est la contestation, il est un contre-courant naît pour apporter des messages et clamer des revendications sociales ; il est de nature virulente mais pas forcément violente.

Pour aller dans ce sens, les avocats de la défense mettent le doigt sur le « caractère dérisoire du terme con », notamment en le comparant au terme « fils de pute » utilisé pat le rappeur Cortex pour insulter Zemmour dans une vidéo. Youssoupha est donc présenté comme un rappeur moins virulent que d’autres, un rappeur plus idéologique qui possède tout de même une part de cette virulence car elle est propre au mouvement rap auquel il appartient. Ils insistent également sur le fait que Zemmour ne soit pas présenté d’une manière méprisante, mais qu’il s’agirait plutôt d’une expression interpellatrice qui lui est dédiée.

Le procureur rappelle que le rap n’est pas plus violent que le rock à ses débuts ou la chanson française en elle-même, en faisant un parallèle avec différentes chansons de Renaud.

De plus la dernière phrase de la strophe mise en cause ne doit pas être séparée des trois premières car ces dernières sont sa justification ; c’est parce qu’Eric Zemmour fait partie de ces chroniqueurs qui diabolisent la banlieue qu’il est qualifié de con. Le procureur continue en faisant référence à la longueur du morceau, qui contient 23 strophes, et en précisant qu’une seule phrase touche le journaliste qui n’en était pas la principale cible.

« Si l’on vient ici seulement pour le nom d’Eric Zemmour c’est qu’on a un égo surdimensionné » La défense

Eric Zemmour a dit un jour que si ses paroles étaient brutales c’est parce que la société l’était aussi ; ce parallèle avec Youssoupha et le rap est amusant mais révélateur de la volonté d’expression de chacun. Celle-ci est assurée parl’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

Le jugement sera rendu le 24 octobre 2011

Youssoupha a été condamné à verser 1 000 € de dommages et intérêts et 2 000 € de frais de justice à Eric Zemmour

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