TIERS MONDE – Rétrospective musicale

Beaucoup connaissent mon affection particulière pour le label Din Records, c’était donc avec un réel plaisir que j’ai rencontré Tiers-Monde par rapport à la sortie du projet Black to the Future. En dehors des cadres formels, cette interview était une discussion mêlant musique, anecdotes et échanges personnels. Avec plusieurs projets au compteur, que ce soit avec La Boussole, Bouchées Doubles ou sur les albums de Médine, Tiers-Monde a eu tout le temps nécessaire pour développer son rap et mûrir sur différents aspects. Conceptualisé autour du film Retour vers le Futur, ce projet dont les fonds seront reversés à des associations humanitaires, fait le parallèle entre le passé et le présent du rappeur, nous laissant entrevoir l’avenir. Il le dit lui même dans cette interview, « c’est une sorte de renaissance », histoire de clore un chapitre pour en écrire un autre… au fond, rien ne se perd ni se crée, tout se transforme !

Je suis toujours un peu stressée avant une interview …

Comme ça on est deux ! Je suis pas à l’aise du tout, je ne m’exprime pas facilement devant les médias. Malgré les apparences je suis timide même si je fais la bête de scène ; ce n’est pas du tout le cas en vrai.

C’est pour ça que tu mets toujours des lunettes ?

Oui justement, ça cache la peur qu’il y a dans mes yeux.

La musique t’aide à t’exprimer ?

J’écris depuis que je suis petit, c’est quelque chose que je sais faire, j’ai appris à regarder le public dans les yeux, mais je n’ai pas encore fait d’apprentissage pour m’exprimer devant une caméra et c’est surtout la première fois que je le fais seul. Par exemple dans le morceau « Minorité visible », j’ai dit des choses que même mes potes ne savaient pas avant de l’entendre.

Quel genre de choses ?

Des sujets familiaux et par rapport à mon enfance ; dans ce morceau c’est surtout la perception que j’avais de mes parents par rapport au monde extérieur. Ce ne sont pas des choses que l’on dit tous les jours ; ce n’est pas que l’on avait honte d’eux mais les gens nous donnaient l’impression qu’on le devait. Je ne parle pas du tout de ce genre de trucs, je suis un grand déconneur dans la vie.

C’est vrai que même sur les albums de Bouchées Doubles, c’était surtout Brav qui se livrait…

C’est aussi dans la culture africaine je pense, il y a beaucoup de retenue et de pudeur, on ne veut pas parler de nos problèmes. On a nos problèmes à nous mais on essaie aussi de régler les problèmes des autres et quand on est entre potes on ne parle pas des problèmes familiaux. Il y a la famille d’un côté, les amis et le public. Je me dis que chacun a déjà ses problèmes et je ne veux pas accabler les autres avec les miens.

Est-ce que tu parles plus de toi dans Black to the Future ?

Pas trop, mais ce sera plutôt dans l’album Toby or not Toby. Black to the Future est un projet intermédiaire qui sert de carte de visite comme on s’est rendu compte après Table d’Écoute 2 que pas mal de gens ne connaissaient pas Tiers-Monde. C’est vrai que je sors d’un collectif (La Boussole) et d’un groupe (Bouchées Doubles), et il y a pas mal de choses à dépoussiérer. Et au-delà de ça le public du rap change énormément et beaucoup de jeunes commencent à écouter du rap, on fait donc comme-ci c’était notre premier album. Black to the Future est vraiment une carte de visite pour montrer quel genre de morceaux j’ai fait au cours de ma carrière et des inédits.

Comment les morceaux présents dans ce projet ont été choisis ?

J’ai d’abord mis mes morceaux préférés « Négatif » et « Mon Mandat » et des morceaux du label qu’aiment les gens comme « Destins Croisés ». C’est un peu une renaissance entre guillemets, c’est vraiment un nouveau début de carrière pour moi parce que je rappe en groupe depuis que je suis au collège, je n’avais jamais fait de morceau entier à moi tout seul à l’époque, sauf quelques exceptions car ces morceaux me prenaient énormément de temps à écrire.

« C’est vraiment un nouveau début de carrière pour moi parce que je rappe en groupe depuis que je suis au collège »

À partir de quand as-tu eu envie de te lancer en solo ?

Le projet Apartheid cache un peu un projet de scission en quelque sorte, Brav commençait à avoir son identité et je commençais à avoir la mienne aussi. Et c’est là qu’est toute la magie d’Apartheid parce qu’on a réussi à faire un album cohérent. Les polarités sont tellement fortes qu’au final ça donne un bon mélange et je pense que faire un deuxième ou troisième album de Bouchées Doubles serait trop répétitif. J’ai fait des morceaux par la suite comme « Minorité visible » sur lesquels je vais finir de dire ce que j’ai à dire avant de tourner la page. Et c’est là où est tout le défi pour moi ou Brav maintenant, c’est de faire des projets qui sont au niveau de cet album-là.

Comment se passe la chronologie des projets chez Din Records ? Le projet 1dépendance devait voir le jour par exemple et il a été remplacé par Table d’Écoute 2

En fait le projet 1dépendance et Table d’Écoute 2 sont un seul et même projet, les morceaux n’ont pas changé, juste le nom. On est arrivés à un stade purement marketing et sortir l’album par le biais de Médine qui est la tête d’affiche du label était la meilleure façon de faire. Il s’est lui-même proposé vu qu’il devait sortir le deuxième volume et tout le monde était d’accord. Il faut aussi savoir que le morceau « Jusqu’ici tout va bien » devait être dans l’album Apartheid 2 qui devait s’appeler Apartheid France-Afrique. Il était prêt depuis longtemps mais comme on a vu que l’album ne sortirait pas, on a appelé Médine sur le morceau et on l’a mis dans Table d’Écoute 2.

Est-ce que les autres morceaux étaient écrits spécialement pour ce projet ?

Oui, ils l’étaient, à part les morceaux « Angle de tir », « Angle d’attaque » et « Angle mort » qui étaient aussi pour Apartheid 2.

Tu dis sur ton blog que ce projet a été fait dans l’urgence…

Au départ on était sur l’album Toby or not Toby et on voulait faire que des vidéos. Et en même temps il y a eu la situation de famine de la Corne de l’Afrique et on a combiné les deux. Mon fer de lance est vraiment de faire de la musique utile, comme Médine et tout le label en général, et devant cette urgence on a décidé de faire un projet humanitaire, récolter de l’argent pour cette cause même si ça génère peu à la fin. Même si on donne déjà dans nos vies privées, c’est quand même bien vis-à-vis de la musique et de mobiliser les gens.

Paradoxalement cette urgence a duré plusieurs mois car tu as quand même pris du temps pour faire un travail sur l’image et sur le concept…

Au début on voulait mettre seulement deux inédits dans le projet et perfectionnistes comme on est, on se retrouve avec cinq inédits. On a pris plus de temps mais je pense que cela va contribuer à ce que les gens donnent plus, en tout cas je l’espère.

Comment se sont construites toutes ces vidéos Flashback ?

Comme je te le disais, le groupe Bouchées Doubles est fini mais on est quand même en collaboration très étroite avec Brav. Au début, le projet devait s’appeler ADN, pour vraiment expliquer qui j’étais, mais ensuite il est venu me voir en me donnant le concept de Black to the Future par rapport au film et au fait de voyager dans le temps. Je l’ai tellement suivi à 100% que c’est lui qui a tourné toutes mes vidéos, c’est lui qui est derrière la caméra, c’est pour ça qu’on le voit un peu moins artistiquement. Pour en revenir à ta question, on avait déjà le projet de faire plein de vidéos et ce projet-là a été fait pour vraiment aider les gens.

Et d’où vient cette voiture futuriste que l’on voit dans les vidéos ? Je pensais que c’était un montage dans le 1er flashback mais en fait elle est vraie !

Non c’est la véritable voiture du film Retour vers le futur ! Il y a des collectionneurs qui en ont quelques-unes en France, notamment en Île-de-France, et donc on les a contactés sur les forums, on a eu des refus mais après avoir bien expliqué le projet, deux d’entre eux étaient intéressés c’est pour ça que la première qui est dans le teaser n’est pas la même que celle qui est dans le clip Krokop.

Ils ont refusé parce que c’était du rap ?  

Oui c’est une crainte du rap et des banlieusards en général, ce n’est pas leur culture et on ne peut pas leur en vouloir, et ils ont peur pour leur bien aussi. Mais en général les propriétaires étaient là lors des tournages et ce sont vraiment des gens cool et ouverts surtout.

Quelle est la différence entre le Tiers-Monde 2005 et celui de 2012 ?

On va dire que le Tiers-Monde de 2012 a pris plus d’expérience alors que celui de 2005 était un peu « fou-fou ».

Cette vidéo est intéressante parce que je pensais qu’il s’agissait de 2 morceaux différents et j’allais te parler de l’évolution du discours mais comme c’est un même morceau, on se rend compte que tout s’imbrique… Je voyais qu’en 2005 le discours était plutôt passéiste et historique alors que 2012 est plus ancré dans la réalité et ses problèmes sociaux. Le Tiers-Monde de 2012 connaît son passé donc il peut désormais avancer ?

Oui c’est exactement ça ! Surtout dans le morceau « Black to the Future » où il y a un message d’espoir et de détermination. On connaît notre histoire et on va vraiment en faire le socle qui va nous tirer vers le haut. C’est pour ça que dans le morceau je dis « viens on se barre dans le futur » parce qu’on s’est pris la misère dans le passé, le présent n’est pas forcément plus rose même si la maltraitance physique a disparu et il faut donc qu’on œuvre pour que le futur soit juste pour tout le monde.

Comment personnellement t’es-tu approprié l’Histoire ?

Je suis un des rares au départ à avoir aimé l’histoire à l’école, j’ai toujours trouvé que c’était la matière qui ne nécessitait pas plus de réflexion que ça. Je suis moi-même un produit de l’histoire c’est pour ça que ça m’intéresse autant. Ma présence aujourd’hui découle de l’immigration, qui a découlé du besoin de main-d’œuvre après la Seconde Guerre mondiale, qui elle-même a découlé d’autre chose et la liste est longue. Ce n’est donc pas moi qui vais négliger cet aspect dans mes morceaux, je rappelle qu’on est là à cause d’autres choses qu’il ne faut pas oublier et qu’il faut œuvrer comme les anciens l’ont fait. Il a fallu que quelqu’un brise les chaînes pour que je puisse rapper aujourd’hui.

« Le plus grand défi est de s’adapter à ce qui se fait aujourd’hui tout en gardant notre discours »

Toujours par rapport au lien passé/présent, on voit que la forme a changé, le flow a changé, tes habilles ont changé…

C’est plus par rapport à l’évolution des choses, quand on est dans l’artistique on est toujours inspiré par quelque chose, les rappeurs ou les écrivains. Je suis un de ceux qui pensent qu’il faut vivre avec son temps. J’ai déjà fait et refait du rap à l’ancienne et je pense que le plus grand défi est de s’adapter à ce qui se fait aujourd’hui tout en gardant notre discours. Mais on ne va pas aller dans les extrêmes non plus car on a quand même une grosse ligne de conduite à Din Records. Je me dis qu’il ne faut pas prêcher aux convaincus, le combat se situe au niveau des plus jeunes générations et pour les toucher il faut parler sur un support qu’ils écoutent. C’est le but du rap n’était pas de toucher les plus jeunes, on écrirait des livres directement.

Ce n’est pas que du marketing, je pense que chacun change au fil des années…

Non ce n’est pas que du marketing, c’est dans l’évolution des choses, je suis un gros fan de rap américain et cette musique m’inspire beaucoup, mélangée à la plume des écrivains français. Il y a une véritable culturelle musicale aux USA alors qu’on est plus axés sur l’écrit en France, c’est pour ça que j’ai toujours cet amour du texte sur de nouveaux supports.

Tu parlais d’adaptation, on le voit aussi à travers les titres de vos morceaux, que ce soit toi ou Médine, on passe de « Besoin de résolution » à « Besoin de révolution », de « J’annonce la couleur » à « J’annonce la Douleur »…

Il y a même « J’annonce la pudeur » qui arrive sur le prochain album (rires). Je pense que ça permet aussi à l’auditeur de voir l’évolution de notre pensée, de voir dans quel état on se trouve à chaque fois, ça suit souvent l’actualité aussi. C’est comme Harry Potter que tu vois grandir à travers les romans.

En parlant d’évolution, toi qui parle du fait d’être noir dans les ¾ de tes morceaux, comme à tes yeux a évolué la situation des Noirs en France, et comment la tienne aussi a évolué ?

Je pense qu’il faut vraiment que les communautés se structurent entre elles et ce n’est pas du tout un appel au communautarisme mais un appel à l’égalité des forces. Car aujourd’hui tous ceux qui crient « halte au communautariste » sont les rois des lobbies dans les médias. La réalité est que le fort ne pourra jamais respecter le faible mais deux personnes de même force se respectent. Je ne sais pas comment cela pourrait fonctionner, peut-être il faudrait que ce soient des communautés de banlieues qui se mettent en place, ou n’importe quoi, des communautés d’agriculteurs, et que chacun puisse revendiquer ses droits. Ce n’est pas dans le but d’élever les tensions mais dans celui de créer un équilibre. S’il y avait eu un lobby musulman par exemple, le sujet du halal n’aurait pas pris autant de place dans la campagne électorale, c’est juste une question d’influence et de respect !

Par rapport à la place que tu donnes au morceau « Négatif » dans ta chronologie, ce morceau date de plusieurs années mais tu le places plutôt vers 2012…

Parce que malheureusement il est encore d’actualité ! Il y a encore des gens dans la rue qui m’interpellent en me disant que mon morceau est faux, ils ne croient pas qu’un Noir puisse inventer la boîte de vitesse. Ils réfutent le morceau sans argumentation, c’est juste faux pour eux et ça me blesse énormément.

Comment as-tu fait pour recenser toutes ces inventions ? Tu les connaissais au préalable ou tu es juste tombé dessus ?

Il y a une super invention qui s’appelle internet (rires). Non j’avais eu échos de tout ça sur un site internet et ensuite j’ai approfondi les recherches avec un ami documentaliste. On a vraiment vérifié les sources et le nom de chaque inventeur avant de faire le morceau.

Tu parlais des mauvaises réactions par rapport au morceau, en as-tu eu d’autres ? Je sais que le site français de souche a réagis justement sur le morceau « Angle d’attaque »…

C’est justement après « Négatif » que les gens ont commencé à me reprocher d’être communautaire, mais comme je dis pour prouver le contraire : mon beatmaker est blanc et mon meilleur pote aussi. Mais je suis franc et je dis les choses directement. Il faut savoir qu’à l’époque où j’ai commencé à écrire pour Apartheid je cherchais un appartement et on m’a proposé que des quartiers où le mec qui me le propose n’irait pas y habiter lui-même. Je pensais que ce n’était que moi mais deux mois plus tard j’ai vu ce genre de test à la télé et c’est exactement pareil. Donc à partir du moment où il y a un problème je pense qu’il faut le dire.

Avant tu disais « si j’avais un psy il irait voir un psy » et aujourd’hui c’est « si j’avais un psy il serait en autopsie »

C’est clair qu’aujourd’hui les choses sont pires, c’était juste pour marquer l’accumulation de problèmes (rires).

Je voudrais finir sur la parodie de Bref que tu as faite, sur ton blog on peut lire « à Din Records on sait aussi rire on est humains »…

C’est vrai qu’on nous voit comme studieux et sérieux ou comme des gens qui ne rigolent jamais et j’ai juste voulu souligner ça. Moi-même je suis un gros vanneur et avec mon pote DRC on ne fait que rigoler à longueur de journée. C’était pour casser un peu l’image car même au début du tournage j’ai beaucoup hésité parce que je ne suis pas du tout à l’aise devant la caméra, mais c’était pour divertir les gens donc on y est allés.

Quelle est l’image de Din Records dans le monde du rap ?

Le label est très respecté, on le ressent vraiment de la part d’autres rappeurs lorsqu’on les rencontre ou que ce soit juste le nom de l’écurie. Quand ceux qui ne me connaissent pas voient le nom Din Records ça aide directement car ils savent que Médine est derrière, et le mec qui va m’appeler pour collaborer avec lui saura tout de suite quel genre de projet je refuserais.

D’ailleurs on a reproché à Médine le feat avec La Fouine…

Je pense que ce sont les mêmes qui lui ont reproché son manque d’ouverture avant. Comme je disais, il faut que la musique soit audible, si le message est le même peu importe le flow ou le support si ça permet d’attirer des gens vers nous. La question n’est pas pourquoi mais pourquoi pas !

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