JP MANOVA – La liberté au bout du stylo

NDLR : Cette interview a été réalisée deux ans avant la sortie de l’album 19h07 (7 avril 2015)

Certains artistes choisissent sciemment de ne pas trop s’exposer, de faire leur musique à leur manière sans penser aux retombées médiatiques qu’il y aura derrière. Si la qualité était la seule raison au buzz, peu seraient connus. Et cette qualité est une denrée rare car c’est en cherchant bien qu’on la trouve, en fouillant les moindres recoins des mixtapes parisiennes ou en scrutant les moindres apparitions. JP MANOVA (ex-JP Mapaula), c’est d’abord une découverte personnelle, un coup de coeur pour une voix et un flow hors du commun, le tout teinté de paroles travaillées et imagées. Auditeur et amateur de l’école du rap du 18e tu ne peux qu’avoir déjà entendu cette signature vocale si particulière, te demandant qui se cachait derrière ce nom mystérieux. J’ai eu le privilège de rencontrer ce rappeur méconnu, voire inconnu, qui m’a aidée à mettre un visage sur ce pseudo, me dévoilant son parcours ainsi que sa vision du rap.

– C’est l’une des premières interviews que tu fais ?

On peut dire ça. J’en ai fait il y a très longtemps à l’époque de Liaisons Dangereuses [ndlr : album de Doc Gynéco]. Il y a eu quelques interviews suite à ça. Je n’y vois pas spécialement d’autre intérêt que de promotionner ce qu’on a à vendre et il s’avère que je n’avais rien à vendre. Je n’ai jamais été du genre à alimenter le vide ou à vouloir faire parler de moi sur d’autre sujet que ma musique.

– L’initiative de cette interview était d’abord personnelle, moi-même n’ayant pas d’informations sur toi, je voulais en savoir plus et en faire profiter les autres…

C’est très bien et c’est d’ailleurs pour ça que j’ai accepté. Ta démarche me correspond car tu ne m’as pas vu à la télé ou sur une vidéo d’un blog .Tu m’a entendu sur des couplets et tu as cherché à en savoir plus sur moi alors que je ne suis absolument pas connu. Ça m’intéresse plus de parler avec toi maintenant que quand j’aurais sorti mon album et que je devrais éventuellement jouer le jeu d’un plan promo.

– On doit désormais t’appeler JP Manova, pourquoi ce changement ?

Quand mes premières apparitions sont sorties dans le commerce on m’a demandé quel nom je voulais mettre sur le disque. Je ne prenais tellement pas ça au sérieux que j’ai juste décidé de mettre mon prénom et mon nom de famille. Il s’avère que je ne suis pas le seul à m’appeler Mapaula, c’est le patronyme d’une grande famille en Guadeloupe et si tu vas dans un coin particulier, tu verras en haut d’une colline plein de gens qui ont la même tête que moi et qui s’appellent comme moi (rires). Dès que tu sors de l’anonymat tu es soumis à la critique, positive ou négative. Je termine actuellement mon premier album et je ne souhaite pas que d’autres personne portant ce nom et notamment des enfants, puissent être affectés de près ou de loin par d’éventuelles attaques pour le moins fréquentes dans le rap. Si je voulais créer mon truc, il fallait que je prenne la responsabilité de le faire sous une identité qui me soit propre et que je me prête au jeu de cette vaste mise en scène (rires).

« Je n’ai jamais eu de rêve de gloire ou de désir de sortir de l’anonymat »

Donc au départ tu rappais en tant que toi-même sans toute cette mise en scène ?

En fait, j’ai toujours eu envie d’avoir un rapport à la musique mais je n’ai jamais eu de rêve de gloire ou de désir de sortir de l’anonymat, juste de faire de la musique et de la faire connaître. J’aime beaucoup le jazz et je ne connais pas un jazzman qui se soit créé lui même un  pseudonyme par exemple. C’était un peu dans cette même démarche, je n’avais même pas calculé le processus et ce à quoi tu t’exposes, il m’a fallu du temps pour le comprendre.

– J’ai vu quelques-unes de tes apparitions sous d’autres pseudonymes : JP, Djeep Mapaula … (notamment sur le feat avec Rocé « Venu, Vu, Foutu » sur la compilation Puissance Rap 2010).

Ah oui ! J’ai des potes qui m’appellent Djeep, c’est peut-être quelqu’un qui me connaissait à l’époque qui a mis ça sur le tracklisting, c’est peut être Dj Blaiz [ndlr : ce morceau est également présent de la compilation Appelle-Moi Mc de Dj Blaiz].

– Mais c’est JP sur Appelle-Moi MC pas Djeep …

C’est aussi parce que j’avais écrit pour plusieurs personnes, notamment pour Taïro [ndlr : le morceau « Je ne t’aime plus »] et j’écrivais sous le nom de Djeep ; tout s’est regroupé au final.

– N’as-tu pas peur que les gens ne fassent pas le rapprochement avec ce que tu as pu faire avant sous le précédent nom ?

Je ne crois pas que ce soit possible aujourd’hui avec le web, c’est hallucinant de voir à quel point une information peut être véhiculée : même si quelqu’un n’a pas l’information aujourd’hui, il l’aura un autre jour. Tous ceux qui ont entendu parler de moi sont des gens qui sont en recherche d’informations sur moi. Tu peux avoir entendu un son sur lequel j’étais, mais si tu en as entendu deux, c’est que t’as cherché.

Pour avoir un aperçu des anciens morceaux de JP Manova, écoutez le mix de Builttolast

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– On te connaît très peu finalement, parle-nous de toi et de ton parcours …

Je  suis justement en train de faire un album qui fera ça mieux que moi. Maintenant pour te parler de moi, je te dirais d’abord que je ne suis pas quelqu’un de pressé. Je fais de la musique depuis longtemps et je suis conscient de ne pas avoir pris le chemin le plus court pour faire ce que j’ai à faire. J’ai grandi dans différents endroits dont la Goutte d’Or. J’ai commencé à rencontrer un peu de monde et des gens confirmés comme Marco Prince qu’on voyait passer. Plus tard, Doc Gynéco m’a proposé de participer à son deuxième album. J’ai vu d’un peu plus près les conséquences et les enjeux de faire de la musique son métier et je me suis dit que j’allais prendre mon temps. Quelques personnes doivent se dire que je ne fais que des feats tous les deux ans mais je n’ai jamais arrêté de faire de la musique pour moi ou pour les autres. En ce qui me concerne, je dois avoir l’équivalent de 3 albums dans mon disque dur.

– Quel a été ton premier rapport à la musique ?

L’un de mes deux parents était musicien, mon père était guitariste mais je ne l’ai quasiment pas connu. Il est la première personne à m’avoir offert un instruments de musique, c’était une guitare et je devais avoir six ans. J’ai grandi avec ma mère qui mettait des disques de biguine, de jazz, de bossanova et de différentes musiques, je ne pourrais même pas te dire quel a été mon premier rapport tant la musique a toujours un peu fait partie de ma vie.

– T’as reçu une guitare tout petit, t’en joues depuis longtemps alors ?

Il faut dire aussi que je suis assez fainéant depuis tout petit (rires). D’ailleurs elle a été cassée dans la foulée ! Aujourd’hui je peux faire quelques accords. Ma mère a tout fait au départ pour me dissuader de choisir la musique comme profession. Elle avait eu autour d’elle trop de mauvais exemples des conséquences parfois nuisibles de cette activité. Quoiqu’il en soit, j’ai dû, pour plusieurs raisons, commencer à aller bosser assez tôt… Aujourd’hui je peux dire que j’ai un CV bien fourni et ce dans pleins de secteurs différents. Je pense que toute personne qui veut se lancer dans la musique devrait s’assurer d’avoir un plan B au cas où ça ne fonctionne pas comme prévu. J’ai commencé par le plan B !

– Est-ce que certains artistes t’ont marqué plus que d’autres ?

Quand j’étais petit j’étais fan de Daniel Balavoine, j’aimais bien aussi les Rita Mitsouko. À quatorze ans je pouvais chanter du Brel par coeur et en même temps j’écoutais Chuck D, CL Smooth, Lord Finess… Dans une même session d’écoute, je pouvais enchaîner du Vybz Cartel ou Mavado avec un morceau de Barbara ! Ça dépend de comment je suis luné ! En fait j’ai toujours été assez libre dans le mélange des genres, je peux aussi bien kiffer sur des sons hyper commerciaux que sur le flop de l’année. Jacques Brel, Brassens et Barbara sont des artistes qui m’ont vraiment fait aimer le texte et la culture du texte ; Ils m’ont appris à voir une forme de violence verbale beaucoup plus pertinente que l’usage  de la simple vulgarité.

« C’est la qualité de l’écriture qui  fait le flow et pas juste la technique »

– Et au niveau rap américain ?

Y en a beaucoup ! Big L, Lord Finess, Big Daddy Kane, Sticky Fingaz du groupe Onyx, Pete rock, Madlib, Just Blaze pour les prods… Je n’étais pas trop branché Tupac et j’écoutais quelques morceaux de Biggie. Un mec qui ne m’a jamais déçu c’est Snoop Dogg, il a une constance et il a eu la chance d’avoir trouvé son style très tôt. (Il réfléchit longuement), il serait difficile de ne pas donner à Jay-Z une place à part, vu qu’il est connu pour son impact sur les standards du hip-hop.

– Mais a-t-il eu un impact sur toi ?

En fait c’est plutôt moi qui aimerait bien avoir un impact sur Beyoncé ! (Rires). C’est un mec qui a toujours rigoureusement choisi ses instrus car il n’a jamais oublié qu’il faisait avant tout de la musique. Je pense que c’est un amoureux de la musique qui a compris que tout ceci était avant tout de l’entertainment. Il a conscience de faire du divertissement sans prendre ça plus au sérieux. Malgré sa stature, il me paraît avoir une certaine humilité et un regard beaucoup plus lucide que certains de ses collègues. Alors que Nas je pense, que j’aime beaucoup artistiquement, croit vraiment à tout ce qu’il raconte (rires).

– Te mettre à l’écriture c’était un besoin ou c’était pour faire comme les rappeurs qui t’entouraient ?

J’ai jamais spécialement été entouré de rappeurs, c’est venu quand j’écoutais du rap à l’époque de Moda et Dan vers treize ans. J’aimais bien ce qu’ils faisaient mais j’avais déjà le sentiment que je pouvais le faire aussi. Après j’ai entendu « Superstar » de Solaar et j’ai constaté qu’on pouvait inventer son propre jargon alors que beaucoup se caricaturaient dans la même posture avec le même langage. Plus tard, et dans des registres très différents, Ekoué et son premier volet m’a conforté dans ce sens. Et puis il y a eu mon pote Rocé et son premier album qui n’a pas pris une ride 12 ans plus tard. C’est la qualité de l’écriture qui fait le flow et pas juste la technique. Une technique peut vieillir mais la qualité de l’écriture ne s’estompe jamais. Aujourd’hui je pense que je peux amener des choses intéressantes qui n’ont pas encore été faites, un autre regard et une autre manière d’amener la rime.

– Ta première apparition était sur Liaisons Dangereuses, comment s’est faite la rencontre avec Doc Gynéco ?

C’était avant qu’il ne rencontre le succès de son premier album. On avait des connaissances en commun et je n’ai pas le souvenir qu’on se soit captés sur le plan musical au départ. C’était l’époque des possee, de la secte Abdulaye etc… J’étais pote entre autre avec les jumeaux, les « novices du vice » qui habitaient son quartier, un quartier voisin du mien. La nuit dans la caisse avec des instrus qui tournaient dans le poste, on pouvait rapper pendant des heures ! Je pense que c’est dans un de ces moments-là qu’il a pensé à me proposer de participer à son projet. Mais je me souviens que tout ça a pris du temps et ne s’est pas fait tout de suite. C’était marrant de partir enregistrer ça chez les Rita Mistsouko !

– Il y a eu ensuite quelques apparitions sur l’EP d’Enigmatik ou sur l’album de Fredy K. et également Explicit-Dix-Huit, qu’Oswald avait produit …

Oswald a tout comme moi fait ses classes à Barbes et c’est un ami de longue date. Chaque fois qu’il m’a invité sur l’un de ses projets, j’y suis allé. Les sœurettes d’Enigmatik sont avec le temps devenues des amies. Il y a longtemps, Oswald m’a présenté Flynt avec qui il avait enclenché le projet Explicit Dix-huit. Par la suite, Flynt et moi sommes restés potes jusqu’à ce jour. C’est même une des rares personnes à m’avoir invité sur un de ses album avec mon pote Rocé. Mais déjà, à l’époque, je n’avais pas fait un morceau entier, juste un couplet qu’ils ont mis en outro.

– Quel souvenir gardes-tu de ce morceau ?

Beaucoup de cadavres de bouteilles de bières (Rires) ! Mais je n’ai pas à pâlir du texte bien des années plus tard. En fait, je suis content de savoir que certains de mes morceaux ont pu toucher des gens mais je ne suis pas spécialement fan de tout ce que je pouvais faire à cette époque-là. Je ne renierai jamais le fond mais j’ai mis des années à trouver ma forme d’expression, ma propre formule. Je suis conscient que lorsqu’on écoute la discographie de quelqu’un, il peut y avoir quelques fois des différences de niveau selon les périodes. Je pense que c’est mon cas et je l’accepte.

– Justement c’est grâce au feat avec Flynt que les gens t’ont un peu plus connu, est-ce que t’as senti une certaine ferveur à ce moment-là autour de toi ?

C’est peut être la première apparition dans laquelle je m’approchais un peu mieux de ce que je voulais faire. J’étais plus à l’aise derrière le micro pour faire ressortir ma signature vocale. À l’époque, j’ai eu des retours positifs et je pense que c’est là qu’un peu plus de gens se sont mis à s’intéresser à ce que je faisais. Encore une fois, j’aime bien le morceau et les parties de chaque intervenant, mais je ne suis vraiment pas fan de ma prestation au concert qui a suivi. Je n’avais pas vraiment préparé ça et j’ai déboulé sur scène à la « one again » alors que les autres artistes étaient posés. Quand j’ai vu la vidéo en ligne j’ai directement  repris le footing (rires) !

« Sur le plan musical je suis assez sédentaire, si on ne vient pas me chercher, je n’ai pas de raison de m’inviter »

 – Il y a ensuite eu le projet Appelle Moi Mc sur lequel tu as posé deux morceaux, un son avec Enigmatik et un son avec Rocé. On te voit souvent en collaboration avec les mêmes artistes, est-ce un choix de ta part ?

Les choses se sont plutôt faites de manière naturelle. J’ai quitté le dix-huit il y a quelques années et je suis resté en contact avec très peu de personnes. Concernant Rocé, ça fait plusieurs années qu’on fait des titres ensemble qui ne sont jamais sortis. Sur le plan musical, je suis assez sédentaire et si on ne vient pas me chercher, je n’ai pas de raison de m’inviter. J’ai de très bons rapports avec beaucoup de gens du rap mais je n’ai jamais réellement considéré le rap comme un unique milieu et tous mes potes ne sont pas que des rappeurs.

– Tu n’as jamais fait la démarche de demander un feat ?

Non. Et puis le fait de n’avoir pas été présent pendant longtemps sur les réseaux sociaux ne doit pas non plus faciliter la tâche à d’éventuelles invitations sur des projets. J’en fais pas une maladie !

 – Comme tu as dit tout à l’heure, t’as préféré directement passer par le plan B, c’est pour ça que t’as pas réellement percé …

J’ai mis un pied dans la musique en même temps que pas mal d’autres artistes que j’ai très rapidement vu se développer médiatiquement et faire des tournées pendant que j’allais charbonner. À l’heure actuelle, je suis à l’aube de la sortie de mon premier album et beaucoup de ces même artistes qu’on entendait régulièrement en télé et radio apprennent aujourd’hui à remplir un CV pour un retour à la « vie normale ». Ça prend du temps de construire des fondations durables et je pense qu’il vaut mieux ne pas être pressé. Sur le plan du rap, Je ne me considère ni de la nouvelle, ni de l’ancienne école, à la rigueur, de l’école buissonnière ! Je n’ai jamais sorti un seul projet et j‘ai quand même pu faire parler de moi comme c’est le cas aujourd’hui pour cette interview uniquement sur la base d’apparitions par-ci par-là. J’ai bientôt un album à proposer au public et je pourrai voir si le temps m’a donné raison. Quoiqu’il en soit, je suis prêt à toutes les éventualités.

 – Combien de morceaux de JP sont enregistrés et prêts pour le moment ?

J’ai l’équivalent de 3 albums en stock. J’ai un petit studio (Blue Kaz Studio) à la maison donc je suis plutôt autonome sur ma propre production. Je fais mes instrus, m’enregistre avec parfois des ingés qui me donnent des coups de main. Tous mes feats depuis « 1 pour la plume » ont d’ailleurs été enregistrés chez moi. J’y ai également mixé le dernier album de Rocé et plusieurs autres projets sont en cours. Je ne travaille d’ailleurs pas que sur mon album. Je me suis arrêté sur 12 titres que je peaufine encore un peu et je devrais sortir un premier single clipé à l’automne prochaine. J’espère que vous en entendrez parler !

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