Le rap indépendant, un mal nécessaire

« J’viens foutre un pointu dans l’move, c’est mon côté taquin ;
tu vends ton âme à un D.A., c’est ton côté tapin »

Lucio Bukowski – Indépendant (album Sans signature)

Dans ce milieu musical qu’est le rap, être signé dans une maison de disques est faussement considéré comme étant la norme alors qu’il s’agit en réalité de la variation. La norme est bel et bien l’indépendance, cette prise en main personnelle qui consiste à faire les choses comme on l’entend, surtout lorsqu’on œuvre dans un nouveau mouvement qui ne s’est pas encore implanté. Être indépendant constituait donc le point de départ, mais qu’est-ce que cela signifie-t-il vraiment ?

L’indépendance totale reviendrait à être un artiste auto-produit, auto-enregistré, auto-diffusé et même auto-promu. Cela implique d’avoir les structures nécessaires et une bonne connaissance de la chaîne du disque pour faire vivre son produit. Et c’est cette connaissance qui est difficile à acquérir en dehors des écoles et des entreprises spécialisées. Mais cela n’a jamais découragé les artistes, au contraire, certains ont fait de l’indépendance un choix et même une stratégie marketing.

Des artistes comme Alpha 5.20 ou Morsay (artiste ou génie, à vous de choisir), sont les exemples parfaits de cette totale implication, de l’écriture à la vente, en passant par la mise en images. Nul besoin d’être en tête de gondole à la Fnac pour vendre ses disques, une camionnette avec un coffre rempli pour commencer puis des stands au marché de Clignancourt suffisent pour écouler plusieurs milliers d’exemplaires. Certes plus longues et épuisantes, ces méthodes de distribution ont l’avantage d’éviter les intermédiaires et donc les pourcentages que ces derniers récupèrent sur la vente de chaque exemplaire.

Mais comme le but principal de chaque artiste est de diffuser sa musique au plus grand nombre, la vente de main à main limitant inévitablement la zone d’influence, les rappeurs indépendants ont compris qu’il fallait déléguer la partie diffusion. Ils peuvent désormais compter sur des structures comme Musicast pour leur assurer une distribution nationale et même les accompagner dans la communication et les choix artistiques pour que leurs projets aient plus d’impact. Déléguer ne veut pas dire être moins indépendant,  c’est plutôt un moyen d’arriver plus vite à la professionnalisation car on ne peut malheureusement pas tout faire tout seul car chacun son métier.

Mais la réelle réussite de ces rappeurs indépendants dépasse la simple production musicale. En véritables entrepreneurs, ils ont su élargir leur champ de vision pour développer toute une économie autour du disque : studio d’enregistrement, édition musicale, textiles ou boutiques physiques. Nasme, rappeur bien connu dans l’univers indépendant parisien, est en quelque sorte le symbole de cette débrouille. Cet artiste du 18e vit aujourd’hui de sa musique, sans avoir sortir d’album, seulement une projet qui regroupe toutes ces apparitions, notamment grâce à son Biffmaker Shop (105, rue Lamarck, 75020) et aux concerts Réflexion Capitale qu’il organise à La Miroiterie, concerts qui regroupent plusieurs artistes indépendants à chaque fois.

Ce genre d’initiatives est un très bon moyen pour les artistes indépendants de se regrouper pour s’entre-aider ou simplement pour se donner des bonnes vibes. Le rappeur Swift Guad l’a bien compris avec son Narvalow City Show qui se déroule à Montreuil depuis quatre ans maintenant. Récemment, c’est la Scred Connexion qui a organisé un festival de rap indépendant sur trois jours, le Scred festival, pour fêter ses 18 ans d’existence.


Car c’est essentiellement ça le rap indépendant : une créativité sans limites et beaucoup de travail


Ces deux facteurs ont permis à certains rappeurs indépendants d’obtenir des chiffres de vente très satisfaisant pour le milieu et de dépasser la sphère underground. Les cas de Nekfeu, Jul et de PNL sont inévitables de par la rapidité du succès commercial qu’ils connaissent mais d’autres artistes indépendants ont réussi à percer, à d’autres échelles.

En 2007, le rappeur LIM avait fait un carton plein en vendant 7 000 exemplaires de son album Délinquant, rapidement devenu disque d’or. Le rappeur du 92 œuvrait dans l’indépendance depuis plus d’une décennie et a réussi à fidéliser ses fans qui se sont déplacés en masse pour le soutenir. Avec des chiffres certes plus faibles, c’est Némir qui en 2012 vend 1 200 exemplaires de son EP Ailleurs alors qu’il était inconnu moins de deux années auparavant.

En 2015, c’est le rappeur Demi-Portion qui avec son album Dragon Rash, sorti le 16 janvier, a chamboulé les charts en écoulant 3 400 exemplaires de son projet la première semaine de sa sortie, dépassant ainsi des ténors du milieu musical. Un réel exploit pour un artiste non signé en maison de disques et sans aucun titre qui tourne en radio.

Ceux qui suivent Rachid sur les réseaux sociaux savent que tout ceci est le fruit d’une passion viscérale et d’un très dur labeur. Demi-Portion fait partie de ces artistes qui ne cessent d’écumer les scènes, des plus petites salles aux festivals plus prestigieux, pour se faire de l’expérience et surtout aller à la rencontre des auditeurs. Loin d’être une stratégie marketing, c’est la sincérité de cet artiste au grand cœur que les amateurs de rap ont aimée.

Pour fêter l’évènement et remercier tous ceux qui le soutiennent, Demi-Portion avait même organisé un énorme barbecue dans sa ville, ouvert à tous, le tout à ses frais. En ce moment, un tout nouveau projet mature tranquillement dans son esprit, organiser le premier festival de hip-hop dans la ville de Sète.

« On a pas eu besoin de BARCLAY ! MERCURY ! UNIVERSAL ! POLYDOR ! BECAUSE ! C’est uniquement grâce à vous­ tous ! »

écrit Demi-Portion sur son compte facebook le 27 janvier 2015

Cette réalité de l’indépendance est indéniable pour un chaque artiste : il faut occuper le terrain, être proche de ses fans et ne pas hésiter à prendre des risques. Car un artiste qui persévère tant bien que mal dans l’indépendance sait dès le départ que le chemin sera semé d’embuches. Ces quelques exemplaires de succès indépendants montrent qu’il est possible de se faire sa place (certes bien en-dessous des grosses têtes d’affiches) et pourquoi pas de vivre de sa musique (disques, concerts, ateliers…).

Il faut dire que la magie de la bulle internet a donné un grand coup d’accélérateur à l’indépendance en facilitant la communication directe avec les fans et la promotion des clips et des projets. Les artistes indépendants ont alors dû intégrer des méthodes de communication et surtout en inventer d’autres. Le cas du rappeur Brav en est un parfait exemple : plusieurs mois avant la sortie de son premier album Sous France, le rappeur du Havre mettait régulièrement en ligne des capsules vidéos d’une dizaine de minutes, Diary of Brav, dans lesquelles il faisait découvrir son univers et son travail à ses fans. Il va même encore plus loin dans la proximité en mettant en place une tournée de concerts en appartement.

Au-delà de toutes les considérations marketings et des chiffres de vente, le rap indépendant est donc d’utilité artistique grâce à la place qu’il laisse à l’innovation. Il fait avancer le mouvement et lui procure une palette de couleurs. Il y a en 2016 du rap pour tous les goûts, qu’il soit conscient, égotrip, rap de rue ou rap alternatif. Mais il est avant tout une nécessité idéologique, offrant une meilleure liberté d’expression. Certains discours socio-politiques d’artistes ne sont possibles que s’ils œuvrent en indépendant. Car le rap serait bien trop monotone et vide de sens si tous les artistes étaient signés en maison de disques…

Écoutez la dernière émission de Ça Parle Hip-Hop sur le rap indépendant avec Nakk Mendosa en invité

 

 

 

 

3 Comments

  1. 7 mars 2016 at 12:27

    […] chanté les paroles citées. J’ai fait 7/10, à vous de jouer ! Rap indépendant toujours, Ouafa Mameche vous explique en long, en large et en travers pourquoi le rap indé est vital à notre microcosme et Twofeetunder […]


  2. http://ANNE%20O%20Nym 25 mai 2016 at 2:07

    il y a aussi du rap indépendant qui ne cherche pas à se vendre même en indépendant (gratis etc …)


  3. 27 juin 2016 at 5:35

    […] National Geographic Magazine – NGM.com. Conférence à Sciences Po : le Hip Hop en France, 30 ans de sous-culture ? Un site utilisant Réseau Recherche-Action. PNL, la recette du succès rap le plus surprenant de l'année. PNL : Autopsie d'un phénomène…[CHRONIQUE] Memoire sur le rap francais Bibliographie. La culture hip hop a la rencontre des. Biblio hip hop the matique. 02. Memoire Juliette Mesnil Memoire Maitrise info com sept 2005. RapLine. Lionel D. BarrioThese corr. Le rap indépendant, un mal nécessaire – Les Chroniques de Ouafa. […]


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