Mayotte : un territoire résolument tourné vers la danse

V éritable amoureuse de la culture hip-hop depuis ses prémices, Nadja Harek filme le mouvement depuis plus de 15 ans « avec respect, amour et à bonne distance ». Munie d’une petite caméra, c’est en 2001 qu’elle commence à filmer les compétitions de danse « Battle of the Year » qui voient s’affronter les meilleures crews de l’année dans sa ville natale à Montpellier. Elle suit alors l’évolution artistique de plusieurs formations de danseurs comme les Legiteam Obstruxion (2008), les Vagabonds et le Pockemon Crew dans le documentaire Du cercle à la scène (2014) ou dans B-Girls (2014), documentaire dans lequel elle dresse le portrait de quatre danseuses. Toujours centrée sur le mouvement hip-hop et la danse, c’est aujourd’hui à Mayotte que la réalisatrice point sa caméra dans un nouveau documentaire.

Inconditionnelle du « Battle of the Year » chaque année, Nadja y est bien évidemment présente en 2015 pour voir se produire un groupe de huit danseurs venus de loin pour l’occasion, de Mayotte : les Lil Stylz. Le déplacement des jeunes Mahorais ne fut pas vain car ils remportent le prix du meilleure show cette année-là.

Ce qui marque Nadja, outre le fait qu’une équipe venue d’une petite île si éloignée remporte ce prix, c’est que ces danseurs en question se produisaient pieds nus durant une partie de leur prestation, comme une affirmation de leur identité mahoraise. La réalisatrice y a vu un geste politique fort qui dirait : « Regardez-nous, nous n’avons pas besoin de baskets pour danser le hip-hop, nous dansons partout, pieds nus, nous sommes français aussi, nous sommes là, nous existons. »

Cette scène a eu un écho si fort chez la réalisatrice passionnée qu’elle a été le déclencheur d’un tout nouveau documentaire : Mayotte Hip-Hop R(évolution).

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Mayotte est un ensemble de deux îles (Grande-Terre et Petite-Terre) situées dans l’archipel des Comores, dans l’océan Indien. Ce territoire d’un peu plus de 230 000 habitants recensés en 2016 a été reconnu comme le cinquième département français d’outre-mer en 2011. Les lois et règlements applicables en Métropole ont donc également cours à Mayotte, mais la réalité est tout autre. Un département d’outre-mer ne possède pas les mêmes avantages que l’Hexagone : la vie y est plus chère, le chômage y est plus important, les infrastructures culturelles sont manquantes… On se souvient des importants mouvements de contestation en 2011 à Mayotte contre l’augmentation du coût de la vie – l’archipel avait été paralysé pendant un long moment – ou encore, en début de l’année 2017, une grave pénurie d’eau.

La danse est l’une des seules activités culturelles proposées aux jeunes sur une île où il n’y a « ni orphelinat ni théâtre ».

C’est dans ce contexte social défavorable que s’est développé le hip-hop à Mayotte. Inexistant sur le territoire il y a une dizaine d’années, son énergie rappelle les débuts de cette culture aux États-Unis ou en France. La danse a rapidement pris le pas sur les autres domaines du hip-hop pour constituer le principal passe-temps des jeunes durant leur temps libre. Sur un archipel dont la moitié de la population est âgée de moins de 17 ans, la danse s’est installée naturellement : nul besoin de matériels particuliers pour danser, seulement son corps et un sol. Nul besoin non plus de chaussures comme le remarquait la réalisatrice, les jeunes danseurs pratiquent leur art sur tous les types de sols (terre battue, béton fondu, parkings, stades, friches urbaines…), plus durs et moins glissants que celui de la scène du Zénith de Montpellier.

Le développement spectaculaire de la danse à Mayotte est dû à une association, « Hip-Hop Evolution », lancée par un mécanicien mahorais passionné, Abdallah Haribou, qui a lancé plusieurs projets autour de la culture. Abdallah occupe les jeunes après l’école et pendant les vacances en leur inculquant les bases du sport et les valeurs du mouvement. La danse est l’une des seules activités culturelles proposées aux jeunes sur une île où il n’y a « ni orphelinat ni théâtre », nous dit Nadja.

Le hip-hop est alors utilisé comme un lien social important, un véritable outil éducatif étroitement lié à la réussite scolaire. Grâce au soutien de l’association « Hip-Hop Evolution », Mohamed Belarbi,  chorégraphe du Vagabond crew, a pu installer son « Vagabond Lab » à Mayotte. Ce programme, qui fonctionne déjà bien en Métropole, « s’adresse aux jeunes passionnés de hip-hop, sous condition de réussite scolaire et d’adhésion à des valeurs alliant le partage, le respect des autres et mêlant des jeunes de différents villages ». Cette sorte de camp d’été offre la possibilité à une vingtaine de jeunes de 10 à 18 ans de bénéficier d’un soutien scolaire une partie de la journée et de pouvoir danser le reste du temps.

Le documentaire de Nadja Harek suit de nombreux jeunes danseurs Mahorais dans leurs cours de danse et notamment les entraînements des Lil Stylz, considérés comme les premiers à avoir réussi en Métropole*. En effet, leur victoire de 2015 a engendré une multiplication du nombre de danseurs sur l’archipel et tout autant de vocations. Les jeunes Mahorais ont trouvé dans la culture hip-hop en général, et dans la danse en particulier, un moyen d’apprendre à croire en eux, à trouver leur place dans la société et à affirmer leurs rêves et leur identité.

Mayotte Hip-Hop R(évolution), documentaire de Nadja Harek, sera diffusé le samedi 7 octobre 2017 à 14 h
au Forum des Halles
dans le cadre de l’Urban Films Festival (6-8 octobre 2017)

* La réalisatrice Nadja Harek évoque également quelques rappeurs mahorais qui ont ouvert la voie de cette discipline, dont Devs Enel qui a su faire carrière dans la musique.

 

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