Jour de pluie : le court-métrage hommage de Jhon Rachid

En octobre 1961, depuis le mois de juillet, l’Algérie était dans sa 131e année d’occupation, de colonisation, sous le joug de la France. Le 8 janvier 1961, le referendum  sur l’autodétermination de l’Algérie a été majoritairement positif. Cependant, les négociations entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne sont tendues et le conflit avait également lieu en Métropole, notamment à Paris, avec des attaques qui visaient l’un et l’autre des deux camps.

Le 5 octobre 1961, le préfet de Paris Maurice Papon instaure un couvre-feu pour les Algériens de 20h30 à 5h30 du matin. Beaucoup d’Algériens vivaient en France et ce couvre-feu discriminatoire les empéchait de circuler librement. Le 17 octobre, les Algériens décident de protester pacifiquement lors d’une manifestation. Celle-ci a été réprimée dans le sang, ils ont été interpellés, tabassés et jetés dans la Seine. On dénombre plus de 150 morts. Les policiers avaient reçu un total feu vert de la part du préfet qui les a couverts dans tous leurs agissements. Ce crime a été pendant très longtemps occulté même s’il s’agit de « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoquée une manifestation de rue en Europe occidentale dans l’histoire contemporaine», affirme l’historien Gilles Manceron. Il a fallu attendre 2012 pour que François Hollande publie un communiqué dans lequel il reconnaît une « sanglante répression » et rend hommage aux victimes.

L’acteur, humoriste et youtubeur Jhon Rachid, 56 ans plus tard jour pour jour, rend hommage à la journée du 17 octobre 1961 à sa manière. Écrit par Jhon Rachid et réalisé par Antoine Barillot, le court-métrage Jour de pluie fait voyager dans le temps deux amis qui se retrouvent à Paris le soir de ces tragiques événements.

Quels sont les premiers retours sur ton court-métrage ?

Il y a un nombre de partages incroyables, je n’ai jamais eu ça, il a 3 000 retweets sur Twitter et 4 000 likes, d’habitude c’est 100 retweets grand max. Les gens sont totalement contents mais en même temps ça divise et c’est normal.

Il divise ton public ?

Non, les identitaires, j’ai reçu plein de messages bien racistes, du coup j’ai une petite armée d’identitaires derrière moi mais bon je m’en fous, c’est 2 000 personnes sur 100 000 c’est rien, c’est un groupe de tarés isolés qui sont très énervés malgré le message de la vidéo alors que j’ai tout déverrouillé. Ce n’est pas « les Français sont méchants », c’est une histoire grave qui est arrivée, je montre des gens ensemble. De toute façon je ne peux rien y faire, tu as beau ne pas être dans la victimisation, ils ne t’aiment pas et ne veulent simplement pas de cette histoire.

La vidéo a été vue plus de 500 000 fois en 24 heures, tu es habitué à ce genre de score ?

Non, normalement en 24 heures je suis à 100 000 vues. J’atteins 500 000 sur une semaine et pour les meilleures ça peut aller jusqu’au million. Donc oui c’est un score incroyable.

Comment t’as eu l’idée de faire un court-métrage sur ce sujet ?

J’avais vu un article dessus il y a 5 ou 6 ans et j’avais trouvé hallucinant de ne pas avoir entendu parler de ça. Je me suis souvenu qu’on n’en parlait pas du tout en cours, de la Guerre d’Algérie oui, mais pas de ce jour. Au début je voulais en parler dans un podcast en mode « face cam » mais il fallait l’évoquer plus sincèrement et donc en faire un film. Je savais que je pouvais toucher plus de monde que juste leur dire : « Regardez ce qui s’est passé le 17 octobre ! ». Un podcast c’est de la consommation, les gens le regardent et l’oublient alors que si le court-métrage est engagé et bien fait, ils le montrent à leur famille et il dure dans le temps. 

Moi j’ai découvert cet événement grâce au morceau de Médine…

Oui il y a le morceau de Médine que j’ai écouté aussi, Fianso y fait une référence rapidement dans « Bois d’argent ». Il y a plusieurs artistes qui en parlent chaque année et moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’édifice. C’est un événement grave mais on est bien loin des commémorations chaque année alors qu’il y a vraiment eu beaucoup de morts. Mais bien sûr quand tu vas sur les sites d’extrême-droite on dit que c’est un événement qui n’a jamais eu lieu et que ça serait une invention de la gauche pour que le FLN puisse revendiquer des choses derrière.

Comment tu t’es documenté pour ce court métrage ?

J’ai lu des articles, j’ai visionné des images d’archive sur l’INA, j’ai vu le documentaire Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi. J’ai trouvé beaucoup d’anecdotes dans ce reportage que les gens racontent, notamment quand ils se font passer pour des Italiens, un vieux raconte cette histoire, la police est arrivée et comme il leur a fait croire qu’il était italien ils ne lui ont rien fait. J’ai acheté une BD aussi, Octobre noir, un film et des reportages ; tout ce qui est à notre disposition avec internet.

C’est la première fois que t’écris un scénario ?

J’ai déjà fait un petit court-métrage promotionnel, c’était pour Fanta, ça s’appelait Ma meuf la caillera et c’était plus léger, il divise moins contrairement à celui-ci. Toutes mes vidéos sont écrites, certains youtubeurs font des vidéos sans écrire mais moi je ne peux pas, je suis obligée d’écrire longtemps à l’avance et que ce soit carré avant de commencer le tournage. Là j’ai pris plus de temps parce qu’il fallait verrouiller tous les trucs, que personne ne puisse me casser les couilles derrière. Il fallait verrouiller et garder ce que je pense mais pas que je me bride non plus.

17 minutes c’est court, donc chaque choix, chaque mot est important et significatif…

Il faut faire gaffe à tout ce que tu dis, au message que tu vas laisser, à comment les gens vont le prendre… chaque chose est au millimètre. Je l’ai écrit en une semaine en revenant dessus et pendant 6 mois je ne faisais que retoucher en me disant « ah non c’est chaud » ou « ce n’est pas faisable ».

Comme quoi par exemple ?

Déjà le court-métrage commence fort avec Zemmour, je ne savais pas si je devais le mettre, s’il allait m’attaquer. Je commence fort en disant que c’est un pays de racistes et si tu ne regardes que le début de la vidéo, ce qu’ont fait les identitaires, tu te dis « ah ouais merci la vidéo ! » alors que ce n’est pas moi mais mon personnage, et il va comprendre plus tard que ce n’est pas un pays de racistes parce qu’il se fait accueillir dans un bar par des Français. Et si je dis que c’est un pays de racistes au début, il fallait déverrouiller à la fin pour que les gens comprennent.

Comment t’as choisi les personnages que tu mets en avant ?

Déjà il me fallait un duo, ça marche toujours, histoire de mettre des vannes et de pourvoir arriver sur une situation, y en a un qui lance une vanne et l’autre qui réagit. Pour le bar, je n’avais pas de budget, il fallait qu’on voyage dans le temps mais dans un endroit précis sinon ce n’était pas possible de refaire 1961. J’ai trouvé un bar, je me suis dit qu’il serait tenu par un homme et une femme qui travaille pour lui. Pour les flics, je les ai choisis par duo, 2 duos avec un comédien « normal » et un youtubeur. Il y a Antoine Nouel et Norman, le premier fait du théâtre et fait du doublage et Norman vient d’internet ; dans l’autre duo il y a Gilbert Melki qui est incroyable et qui vient du cinéma, et à côté de lui j’ai mis Kemar, tout aussi talentueux, et qui vient du net. C’est vraiment pour contre-balancer, montrer qu’on peut se mélanger et faire aussi bien que ce qui se fait dans le cinéma ou ailleurs. Mais bon face à Gilbert Melki c’est dur parce qu’on voit bien que c’est un comédien, il arrive dans la salle tu flippes, nous on n’a pas 40 ans de métier, on en a 10 et encore on se démerde. Évidemment on est moins crédibles que lui mais on essaie de raconter une histoire crédible en faisant gaffe au jeu. Moi j’estime ne pas avoir été ridicule là-dedans, ni mes collègues, tout le monde est concret.

Mon but n’était pas de raconter toute l’histoire de ce jour-là, mon but était d’emmener les gens à aller voir eux-mêmes (Jhon Rachid)

Finalement ton personnage te ressemble quand même, c’est la même génération, la même culture…

Ce personnage c’est vraiment moi en plus bête c’est tout, c’est le Jhon Rachid totalement con, j’ai fait exprès. Et à la fin du film quand je comprends les choses grâce aux événements et que je dis qu’on n’a pas à se plaindre, c’est le Jhon Rachid qui me ressemble vraiment.

C’était important de garder cette part d’humour dans ce film ?

Bien sûr parce que les gens n’allaient pas comprendre, moi je suis humoriste, mes vidéos Youtube sont drôles tout le temps, même quand il y a un message derrière, donc je ne pouvais pas arriver d’un coup avec une tristesse totale. Alors il fallait que ce soit léger et drôle, je faisais gaffe à faire un truc dramatique et une vanne derrière à chaque fois pour avoir un équilibre bien propre. Il ne fallait pas que ce soit trop lourd pour pas que les gens se disent « mais qu’est-ce qu’il a à nous faire des leçons celui-là ? ». C’est un sujet dur mais je ne suis pas rentré dedans, mon but n’était pas de raconter toute l’histoire de ce jour-là, mon but était d’emmener les gens à aller voir eux-mêmes, pas de raconter parce que je n’ai pas les armes, je n’y étais pas et je ne suis pas un historien. Je suis un mec qui fait du divertissement, il fallait que ce soit divertissant et instructif.

Est-ce que ton public de la jeune génération a été réceptif à ce que tu as voulu faire ? Quels sont leurs retours ?

Ils me disent déjà qu’ils ne connaissaient pas cette histoire, y en a aussi beaucoup qui pleurent à cause de la fin qui les a vraiment touchés. Le retour le plus touchant c’est une photo que j’ai reçue et que j’ai publiée sur Twitter : c’est un petit qui regarde la vidéo avec ses parents dans le salon. ça m’a touché de fou ! Ses deux parents, sa mère voilée et son père chibani, devant ma tête à la télé ! Si j’ai fait ça pour ça, j’ai gagné ! Je m’en fous des vues, des retours, des identitaires, quand je vois ça j’ai gagné, peu importe la vie du film par la suite !

Est-ce que tes parents étaient au courant de cette histoire ? Pour ma part, mes parents ne la connaissaient pas car immigrés dans les années 1990, ce n’est pas « leur » histoire finalement…

Moi c’est pareil et encore plus car mes parents ont immigré à Lyon et non à Paris. Je suis Lyonnais et là-bas il y avait d’autres problèmes mais pas ceux-là. Et puis tu connais les Anciens, ils ne parlent pas trop même s’ils connaissent l’histoire, ils ne vont pas s’étendre dessus, c’était avant, stop. C’est difficile le devoir de mémoire pour les immigrés ou fils d’immigrés parce que nos vieux ne parlent pas. Ils nous parlent quelques fois du bled, de comment ils y vivaient et souvent des trucs heureux mais pas des trucs dramatiques. Ma grand-mère ou mon père n’ont jamais parlé de la guerre par exemple.

C’était voulu de ne pas vouloir en tirer quoi que ce soit financièrement parlant de ? Le court-métrage sort directement sur Youtube et pas en salles, ni en festival…

Je savais que ça ne n’allait rien me ramener à part que les gens soient contents. D’une parce que je ne peux pas faire de partenariat pour parler de la Guerre d’Algérie, je n’allais pas faire « Fanta présente la Guerre d’Algérie ». Et de deux, je me suis retrouvé dans la situation où je voulais faire ce film mais je n’avais pas d’argent. Alors on m’a parlé du crowdfunding, je n’y croyais pas, je l’ai fait et ça a marché de fou. Mais le film ne coutait pas 20 000€ mais 40 000€, donc il fallait rajouter tout le reste, il fallait payer les gens. Mais c’est cool parce que l’argent que j’ai rajouté de ma poche, c’est ce que j’ai eu en faisant des pubs, d’où le fait que j’assume de ouf de faire des pubs, tant que je ne vends pas de trucs bizarres. On me prend comme un produit, malheureusement pas comme un acteur pour l’instant mais je le fais tant que ça me permet de faire des trucs d’acteur derrière. Je sais que les annonceurs se disent que je vais leur faire vendre et toucher un autre public qu’ils n’ont pas, je le fais, avec grand plaisir, parce que je sais que cet argent sera réinvesti dans des films ou dans des figures Dragonball Z, cet argent n’est pas perdu. Pendant une période c’était un peu difficile d’assumer les pubs sur Youtube mais c’est comme ça que je gagne ma vie, que je me fais plaisir et que je peux offrir ce genre de chose. Sans faire de pub je n’aurais jamais pu faire ce film. Je suis très content de travailler avec des annonceurs comme Fanta, Ma meuf la caillera c’est une pub, et ils m’ont laissé faire à 1 000% ce que je voulais faire. C’est une pub mais aussi un produit artistique au final, sans que je sois bridé derrière.

Est-ce que tu as envie d’en faire un outil pédagogique ?

Moi je ne cherche pas ça du tout, je ne suis pas un moralisateur mais malgré moi ça arrive. J’avais déjà fait une vidéo sur Cyrano de Bergerac parce que j’adore cette œuvre et il y a des profs qui la diffusent à leurs élèves parce que c’est le seul moyen de les intéresser et de leur donner envie de l’apprendre. Ça m’est déjà arrivé que mes vidéos soient diffusées et c’est un honneur de ouf pour un mec qui a arrêté l’école en cinquième. C’est magnifique, je suis dans les écoles alors que j’ai arrêté et je suis complètement un cancre ! Donc oui si ce film devient un objet pédagogique qui aide les jeunes à apprendre notre histoire, tant mieux, mais ce n’est pas le but premier.

Le but premier est de parler de cet événement, de montrer de quoi on est capables parce que youtubeur ce n’est pas qu’être dans sa chambre à dire des conneries, et enfin pour que ça vive. En fait le film n’est plus à moi, il était à moi pendant des mois où je le faisais mais là il ne m’appartient plus, ils en font ce qu’ils veulent je m’en fous, que ce soit dans le bien ou dans le mal, moi j’ai fini mon travail. Je ne peux pas faire plus ni dire mieux, tout est parfaitement comme je le pense et mon équipe aussi. Je sais ce que j’ai dit dedans, d’où l’importance des interviews pour revenir sur certains trucs que les gens n’auraient pas compris mais faut vraiment ne pas avoir envie de comprendre le message pour dire que c’est raciste anti-Blancs.

Est-ce que ça t’a donné envie d’écrire d’autres courts-métrages ?

Oui ça m’a donné envie d’écrire sur des sujets très différents. Pas forcément sur un sujet historique. Peu importe ce que je fais, que ça soit drôle ou engagé, il faut que je laisse un petit message touchant, sinon je trouve que c’est vide. Ma meuf la caillera avait un petit message d’amour sympa à la fin. Demain je peux  faire un court-métrage sur la vie de JCVD mon personnage ou sur Karima. L’important c’est de créer, que ce soit engagé ou pas.

Il y avait déjà de l’engagement dès les premières vidéos. Je me souviens dans Mac Gyver du bled j’étais à fond contre les trucs de racisme, j’attaquais alors que c’était n’importe quoi comme vidéo. Ce que je fais là ressemble à ce que je faisais avant. C’est juste que je ne m’attendais pas quand j’ai lancé ma chaîne à autant de reconnaissance. Dans la forme il y a plus de moyens, plus d’équipes, avant quand je faisais une vidéo c’était 2 personnes, un qui tenait la caméra et moi. Maintenant c’est différent, sur le plateau de Jour de pluie il y avait 25 personnes, on fait du petit cinéma. Mais sur le fond, à part quelques vidéos où je ne m’engage pas, je m’en fous c’était juste pour faire rire, ça ressemble vraiment à ce que je faisais au tout début.

T’es engagé malgré toi…

C’est surtout que je n’aime pas faire des trucs vides, je trouve que ça ne reste pas, j’ai fait des vidéos drôles comme Vous ne verrez jamais où il n’y a aucun message. Mais si une vidéo est vide elle ne vit pas. Je sais que 5 ou 6 mois plus tard on va encore me parler des vidéos avec un message.

Côté bande-son, tu as travaillé avec Proof, c’était évident pour toi ?

C’était tellement évident ! Et puis j’aime beaucoup l’idée de ramener des gens qui sont d’univers différents pour faire des trucs qu’ils n’ont jamais faits. Proof n’avait jamais fait de la musique de film mais il avait fait le son de Ma meuf la caillera mais plus boombap et à l’époque il m’a dit qu’il aimerait trop faire des mélodies pour un film. Je suis allé 2 jours au Havre dans le studio de Din Records, j’ai eu un magnifique accueil, on a bossé non stop sur la vidéo, la musique est magnifique et ce n’est pas son univers.

Il y a combien de mélodies différentes ?

Il doit y avoir une dizaine de mélodies différentes et il a tout fait en direct devant moi, c’est impressionnant, c’est un génie. La musique de fin au oud il l’a jouée au piano devant moi et tout a été fait naturellement. C’était évident parce que j’aime les sons de Médine mais les prods sont encore plus incroyables et je savais qu’un mec comme Proof pouvait me faire un bon truc. La mélodie du titre « Alger Pleure » est ouf par exemple. Et puis des gens du rap dans le monde du cinéma c’est ma culture, c’est tout ce que j’aime depuis très longtemps, ça me paraissait évident de bosser avec lui et comme j’aime cet homme ça  a été très facile.

Tu lui as donné quoi comme directions ?

On a d’abord essayé de travailler à distance mais on n’a pas trop réussi, je lui disais que je voulais du oud, des mélodies orientales, il m’a envoyé quelques trucs mais ça n’allait pas. La seule solution était que j’aille au Havre, j’y suis allé une semaine avant la sortie et j’ai fait tous les sons avec lui. Et quand j’étais derrière son épaule ça marchait tout seul, pareil avec son frère Général BPM qui fait aussi de sons de Médine. Ils ont compris très vite et ils faisaient tout seul sans que je ne dise quoi que ce soit.

Jour de pluie est disponible sur Youtube :
https://www.youtube.com/watch?v=Z3LQ9TPlpWY

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